Bal des vampires

POLANSKI Roman
Grande-Bretagne 1968
Genre : Fantastique
Ecriture cinématographique : fiction
Collège au cinéma 2008/2009
Crédits photo : Swashbuckler Films
Bal des vampires

Mise en scène

En s’emparant d’un tel thème, Polanski s’inscrit tout naturellement dans la tradition cinématographique du film de vampire (cf. onglet Autour du film). Bien éloigné du métaphysique Nosferatu, 1922, de Murnau quand au ton, Polanski lui emprunte cependant son personnage principal : Hutter. En effet, Alfred (interprété par Polanski) ressemble physiquement à ce jeune homme. Comme Murnau, Polanski n’hésite pas non plus à accélérer la vitesse de défilement de la pellicule (Alfred espionne Koukol dévorant un loup à 19 minutes 15). Mais ce sont surtout les films de la Hammer (cf. onglet Autour du film) qui lui servent de base de travail. Cette compagnie avait connue un certain succès dans les années 50 en mettant en scène à moindre coût des vampires assoiffés du sang de jeunes femmes au décolleté pigeonnant. « Dans le Bal des vampires, j’ai surtout essayé d’imiter un peu les films anglais de la Hammer, mais en le rendant plus beau, plus composé, comme dans les illustrations de contes de fées ; j’ai stylisé un style si vous voulez. » explique le cinéaste. Il aurait été facile de parodier de tels films (ce qui a largement été fait depuis) tant leur sérieux contrastait avec l’importance des moyens de production mis en œuvre. Mais, dans le Bal des vampires, Polanski ne tourne pas les codes du genre en dérision. Il se les réapproprie. Le cinéaste désacralise le genre en injectant une bonne dose d’humour et de second degré au scénario. Visuellement, il renonce à la gravité gothique et au solennel du film de vampire pour mettre en scène un conte baroque et truculent qui préservera l’inquiétante étrangeté liée au sujet.

  • Entre conte et bande dessinée, un film très graphique

Comme l’indique la présence d’une voix off (mais aussi : structure narrative linéaire, primauté de l’action, fictivité) qui ouvre et clôt le film de façon grinçante, cette histoire est un conte. Ancrage géographique de l’histoire (l’Europe centrale), lieux de l’action (château, auberge, forêt), éléments des plans (couettes rebondies sur le lits, ventouses sur le dos, bonnets de nuit) : le bal des vampires fera probablement ressurgir des images de lectures enfantines sorties tout droit d’illustrations des contes de Grimm ou de tout autres histoires se passant à une lointaine époque.

On trouve dans ce film, un véritable goût pour le trait et pour la caricature. Dès la séquence de l’auberge, Polanski choisi (comme à son habitude : « Plus vous êtes fantastiques, plus vous devez être réalistes » dit il) de soigner le moindre détail : organisation de l’espace, écuelles en bois, chaudron de cuivre, préparation de la choucroute… Le cinéaste nous immerge dans l’ambiance rustique de cette auberge retirée dans les montagnes Carpates grâce à la galerie de personnages qu’il créée en montant coup sur coup des gros plans de trognes écarlates aussi truculentes les unes que les autres. La forme des visages dont les traits sont accentués, les attributs des personnages (sourcils broussailleux, moustaches en guidon, rouflaquettes, chignon rond de la matrone) mais aussi leurs vêtements (triangles des cols de chemise, costumes anguleux d’Alfred et du Professeur) révèlent un sens aigu du trait. Le professeur Abronisius, composé à mi-chemin entre Einstein, Geppetto et le Professeur Tournesol, écarquille les yeux, hausse exagérément les sourcils, sursaute comme un personnage de bande dessinée ou de dessin animé.

La séquence de la course poursuite en ski dans la neige (chap. 10 à partir de 00’35’28’) pendant laquelle les personnages apparaissent en silhouette à contre jour, est également très représentative. Le cinéaste (par ailleurs un grand amateur de ce sport) prend un réel plaisir à filmer les belles courbes tracées par les skieurs dans la neige vierge : 3 plans larges semblent laisser la main se déployer sur sa feuille de papier blanc.

Mais un plan affirmait déjà à lui seul la parenté du film avec le dessin et l’illustration. Il s’agit du tout premier qui, dans un immense zoom arrière, unit dans un même plan la fin du génériquePlacé au début et/ou à la fin d'un film, il sert à indiquer le titre, les acteurs, les techniciens et les fournisseurs. dessiné (la lune) à la première scène réalisée avec de véritables acteurs (le traîneau glissant dans la nuit noire). Dès le début, le cinéaste affirme donc sa volonté de dédramatiser le film de vampire : pas d’épouvante ici mais plutôt un climat de douce frayeur comme dans les contes légendaires de notre enfance.

  • Un humour en rouge et noir

A 30 minutes 18 du début du film, deux ombres plantent violemment un pieu acéré dans le cœur de la victime. Cet usage de l’ombre est une récurrence des films expressionnistes allemands, contexte artistique dans lequel est né le premier vampire cinématographique : Nosferatu, de Murnau. Terence Fisher, dans ces films pour la Hammer utilise lui aussi l’ombre comme un double obscur du personnage. Mais dans le bal des vampires, il suffit d’un plan, le suivant, pour désacraliser le geste : c’est un oreiller bouffi qu’Alfred et le professeur Abronisius viennent maladroitement de transpercer. Et à 32 minutes, le sang qui jaillit se révèle être du vin sorti d’une barrique percée. Ainsi, va l’humour macabre de Polanski. Quand la servante brandi un crucifix pour se protéger de Shagal le vampire juif, il lui répond, insensible « tu te trompes de vampire mon petit ». Vampire juif, vampire jeune, vieux, vampire homosexuel : la société des vampires est pensée symétriquement à celle des vivants, les crocs en plus …).

Fidèle à ses premiers amours pour le muet (voir ses premiers courts-métrages), Roman Polanski met en scène plusieurs moments sans paroles (Shagal cloue la porte de sa fille, Alfred fait un bonhomme de neige, arrivée du bossu : plus de 3 minutes 30 sans presque un seul mot !). Les courses poursuites (entre Alfred et Herbert en circuit fermé, avec Shagal dans la cave…), le duo basé sur une forte opposition physique (le vieux professeur fantasque et son jeune assistant, rêveur et ballot), les accélérations ponctuelles du rythme de défilement (voir aussi à 1 heure 25 min 30 s. : scène du canon), les mimes (Dracula mimant la chauve souris, Alfred mimant les dents de Dracula pendant l’enlèvement de Sarah), les chutes (35 min 44), la précision des gags ( à 1h31 lorsque les personnages principaux assomment deux invités pour leur subtiliser leur costume, à 1h36 lorsque Professeur Abronsius, Alfred et Sarah se retrouvent face au miroir) … Tout est là : le registre humoristique est celui du cinéma burlesque.

Enfin, on relèvera d’autres gags de mise en scène qui prouvent la pleine maîtrise du réalisateur : l’analogie visuelle entre le cœur que trace Alfred sur la buée de la fenêtre et les fesses du Professeur qui lui apparaissent alors coincée dans une tour du château ; la déclaration d’amour façon télégraphique, hachée par le menuet auquel se prête Alfred et Sarah ; la réponse naïve d’Alfred qui croit s’adresser au Professeur quand, hors-champ, Dracula regrette : « Vous n’auriez jamais dû venir ! » « Mais alors pourquoi sommes nous venus ? » (01’22’00)...